Un bouquin fantastique sortira le 27 Octobre et je pensais que ceux qui ne le savait pas parmi nos éminents lecteurs devaient l'apprendre ici. Big Man, de la vraie vie à la vraie légende » par
Clarence CLEMONS et Don REO L'excellent Hugues Barrière déjà coupable de la seule bio en français lisible du BOSS a fait la traduction du livre de Clarence Clemons le saxophoniste du E-street Band. C'est un recueuil d'anecdotes plus ou moins apocryphe qui vaut son pesant de cacahuètes. Pour vous mettre l'eau à la bouche, un extrait qui explique l'origine du nom du groupe, Enjoy!
BELMAR, NEW JERSEY
1972
par Clarence CLEMONS
Le vendredi soir, nous devions faire la première partie de Cheech & Chong.
Bruce voulait répéter dans l’après-midi donc on s’est tous entassés dans la
camionnette de Danny
Federici et on est passé chercher David Sancious. On prenait toujours David en
dernier
parce qu’il n’était jamais prêt, et l’idée était que si on passait le chercher
en dernier, il aurait plus de temps pour préparer ses affaires et que donc on
ne serait pas obligé de l’attendre aussi longtemps. Dans l’absolu, c’était une
bonne idée, mais dans la pratique, ça ne se passait jamais comme ça. Il n’était
jamais prêt. Il vivait chez sa mère à Belmar, et nous, on se garait dehors et on
tuait le temps en attendant qu’il émerge.
Finalement, quand il sortait, il avait toujours une excuse bidon comme quoi son
réveil était cassé ou qu’il avait fallu qu’il aille chercher des médicaments à
la pharmacie, ou je ne sais quoi.
Vous savez, le genre de trucs qu’on ne peut pas vraiment reprocher à quelqu’un.
Au bout d’un certain temps, on avait fini par faire des paris sur ce que serait
sa nouvelle excuse.
Mais ce n’était pas très grave, parce qu’on passait notre temps à dire des
conneries. On parlait de filles, de musique, et de filles. On racontait pas mal
de mensonges dans le seul but de se distraire. Danny racontait toujours des
histoires incroyables selon lesquelles il couchait avec plein de filles, sauf
qu’aucun de nous ne l’avait jamais vu avec aucune. D’un autre côté, il était si
charmant, si gentil avec les femmes qu’on ne savait pas trop quoi croire. Mais
à l’écouter, il baisait tout le temps. Danny était un homme à femmes avant même
d’être célèbre. Après qu’il soit devenu célèbre… disons que c’est une toute
autre histoire. Peut-être qu’un jour, j’écrirai un livre avec toutes les
histoires de cul et de dope des premières années et qu’on le publiera, quand on
sera tous morts (nan, je ne peux pas faire ça non plus parce que maintenant, on
a tous des enfants et des petits-enfants). Mais je crois pouvoir dire, quand
même, que pendant un temps, certains d’entre nous n’ont pas montré le bon
exemple. Et j’en resterai là.
Enfin bon, Danny racontait ses histoires de coucheries et on lui disait tous
que ce n’étaient que des conneries, et ça continuait comme ça jusqu’à ce qu’une
chanson que l’un de nous aimait passe à la radio. D’abord, on l’écoutait et on
chantait par-dessus, et puis on commençait à la décomposer sous forme d’accord,
de métrique, tout ça. Steve Van Zandt était génial pour ça. Ce gars a l’oreille
la plus incroyable qu’on puisse imaginer. Il voit la musique avec ses oreilles.
Elle lui apparaît dans sa tête et il peut vous dire tout ce qu’il y a à savoir
dessus. Il a beaucoup, beaucoup de talent. Il se trouve qu’il est aussi l’être
humain le plus adorable de la terre. Et si vous n’aimez pas Steven, c’est que
vous n’aimez personne. Je ferais n’importe quoi pour ce type. Mais bon, revenons
à l’histoire.
Ensuite, Gary nous posait des questions de culture générale. Gary savait tout
sur les débuts du rock’n’roll. Je n’ai jamais réussi à le coller. Je me
souviens, un jour, on était là dans la camionnette à attendre David et je me
tourne vers Gary et je lui dis « Bluebirds Over The Mountain » et sans aucune
hésitation, il me répond « Ersel Hickey, 1958. C’est la chanson la plus courte
qui soit entrée dans le Top 100 du Billboard. Elle faisait une minute et
vingt-huit secondes. Elle a atteint la 75ème position. Ersel est aussi le seul
type prénommé Ersel dont quiconque ait jamais entendu parler, mort ou vivant. »
Il connaissait ce genre de trucs sur le bout des doigts.
Je crois qu’on serait tous devenus dingues à attendre David s’il n’y avait pas
eu Bruce. Bruce était le plus étonnant des conteurs d’histoires. Il voyait un
gars passer dans la rue en boitant ou un truc du genre, et il fabriquait un
incroyable récit sur comment le gars s’était cassé la jambe dans une course de
bobsleigh en Autriche trois ans plus tôt parce que le conducteur du bobsleigh baisait
sa femme et qu’à mi-chemin du parcours il avait commencé à l’étrangler, qu’ils
étaient sortis de la piste et s’étaient emplafonnés dans un arbre à trois cents
kilomètres heure, qu’il s’était fracturé la jambe en trois endroits mais que le
conducteur était mort et que les autorités n’avaient donc jamais soupçonné
qu’il puisse s’agir d’un meurtre. Des conneries de ce genre émanaient directement
de son crâne. J’aimerais me rappeler exactement certaines de ces histoires mais
je me
marrais tellement à l’époque qu’elles entraient pas une oreille et sortaient
par l’autre. Des fois il en racontait sur scène. Beaucoup d’entre elles avaient
lieu pendant mon intro, il inventait toutes ces histoires de fantômes et de
visions et de paradis qui se dévoilaient, et de moi au sommet d’une montagne
avec mon saxo dressé au-dessus de la tête et une lumière qui me descendait dessus.
Des trucs dingues, fous. Un jour, quelqu’un les a rassemblés sur un disque
pirate et me l’a envoyé. Il y avait des trucs vraiment marrants. Je jure devant
Dieu que si Bruce n’avait pas été doué pour la musique, il aurait pu écrire des
comédies ou un truc dans le genre. Des romans, sans doute.
En fait, je me souviens de l’une de ces histoires. Une fille va faire du ski et
elle prend une ou deux tasses de café à la station, puis prend la remontée
mécanique qui l’emmène en haut de la piste. Mais la montée est longue et il
fait froid et il y a du vent, et quand elle arrive, elle a une furieuse envie
de pisser.
Elle ne peut pas se retenir, alors elle sort de la piste à skis et va se mettre
entre des arbres.
Elle plante ses bâtons dans la neige et défait sa combinaison jusqu’aux
mollets, s’accroupit et commence à faire son affaire, n’est-ce pas ? Tout se
passe bien sauf que ses skis commencent à glisser. Au début, elle ne s’en rend
pas compte mais elle commence à descendre la pente. Elle essaie d’attraper ses
bâtons mais elle les manque et commence à prendre de la vitesse. Et rappelez-vous,
elle ne peut pas bouger parce qu’elle a sa combinaison sur les mollets et
qu’elle est touterecroquevillée.
Donc elle sort des arbres en hurlant, nue, incapable de tourner ou de ralentir.
Elle dévale la pente tout droit jusqu’à la station. Un serveur la voit arriver,
il ouvre la porte d’entrée, puis la porte de derrière. Elle traverse le ponton,
passe à travers la salle du restaurant, toujours hurlante, toujours nue, passe
la porte du fond et atterrit dans le parking où elle parvient finalement à s’arrêter.
Elle se relève, remonte sa combinaison, la referme, déchausse ses skis, monte
dans sa voiture et s’en va.
Je suis quasiment sûr qu’il s’agit d’une histoire de Bruce.
Enfin bref, ce vendredi après-midi, on était assis là et on faisait les trucs
donc je vous ai parlé.
On tuait le temps. Mais aussi, on n’avait pas encore de nom pour le groupe.
C’était en quelque sorte « Bruce Springsteen and the Bruce Springsteen band »,
ce qui était un peu redondant, et Bruce n’avait pas un ego aussi démesuré. Donc
cette question sur comment on allait appeler notre groupe était sur toutes les
lèvres. Le travail commençait à se faire plus stable, les choses commençaient à
arriver et notre musique devenait vraiment bonne, donc il fallait qu’on trouve quelque
chose sans trop tarder.
« Est-ce que je dois aller frapper à la porte ? » demanda Danny.
« Sonne encore » dis-je.
Donc il sonne à la porte. La nuit commence à tomber. Les lumières éclairent la
maison. Un rideau s’ouvre et on voit David qui nous fait un doigt. Bien sûr, on
lui fait tous un doigt en retour.
Alors, Bruce soupire et rit de son petit rire si caractéristique. Il se
retourne sur son siège et dit : « Ce groupe a passé tellement de temps garé
dans cette putain de rue qu’on devrait l’appeler le E Street Band. » C’est
comme ça que ça s’est passé. Juste comme ça.
Extrait de « Big Man, de la vraie vie à la vraie légende » par Clarence CLEMONS
et Don REO
(Autour du livre/Documents Rock, 2009) - SORTIE LE 27 OCTOBRE 2009
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