Il y a quelques temps j'ai surpris une conversation dans un restaurant. Deux cadres plus ou moins dynamiques dissertait sur le film (excellent) des frères Cohen "O'Brother". Je n'ai entendu ce soir là que des banalités sur deux sujets mal maitrisés par les deux individus : La musique et le cinéma.
Plus tard, sur un forum je tombes sur un fil qui se demande ce qu'est le country-rock? Le blues-rock? L'alt-country?
Il se trouve que mes copains amateurs de rock quand j'étais plus jeune (il y a très longtemps) se foutaient régulièrement de ma gueule parce que j'aimais la country (musique de ploucs avec des santiags et des chapeaux de cowboys). C'est pourquoi j'ai eu l'idée de l'article ci dessous, faire le point sur les genres dérivés du blues et du folk en illustrant par des exemples de film (O'Brother, Honky tonk man....)
Enjoy!
D'abord un peu d'histoire :
Disons qu'au départ, il y avait trois classements de ventes de disques aux États-Unis, correspondant à trois marchés assez distincts.
1- Le classement "général", c'est à dire les variétés, la pop. Des albums vendus dans des milieux urbains. C'était associé aux auteurs du Brill Building, un immeuble de New York où Irving Berlin, Cole Porter, George Gershwin puis les auteurs de tubes des années 50/60 (Doc Pomus, Mort Schuman,lieber, stoller etc.) avaient des bureaux.
2- Des albums pour les noirs, appelées "racial" puis "rhythm and blues" (classement supprimé du Billboard dans les années 60, pour des raisons d'"intégration", mais très vite séparés. Grosso modo, tout ce qui est blues(au départ), soul, funk, rap et R&B (aujourd'hui).
Un classement pour les enregistrements destinés au marché rural, c'est-à-dire "country and western" ou country. Typiquement, le marché démarre dans les années 30 avec des enregistrements de chansons traditionnelles et de quelques nouveautés. Quelques vedettes émergent, comme Jimmie Rodgers ("Honky Tonk Man" de Clint Eastwood s'inspire de ses derniers jours. O Brother reprend son "In The Jailhouse Now") ou la Carter Family (Walk the line).
3- Les marchés "racial" et country sont très distincts au début des années 30. Pourtant leurs conditions d'émergence, les lieux d'activité musicale, les studios sont très largement les mêmes. Il s'agit souvent de paysans ou de musiciens itinérants qui jouent dans les bars et qui ont l'occasion de graver quelques faces de 78 tours lors d'une virée dans une grande ville ou dans un studio paumé. De ce côté là, O Brother est très bien documenté.
Quelques anthologies, comme celle d'Harry Smith regroupent ça sous une même étiquette, le "folk" mais il y a à l'époque une réelle ségrégation.
Puis tout diverge. Après 1932-33, les enregistrements d'anonymes déclinent : la Grande Dépression tue une industrie naissante. Tout reprend après guerre. Le blues renaît à l'après-guerre à Memphis et à Chicago (des travailleurs noirs du delta émigrent vers le nord), s'électrifie et donne naissance au rock'n roll, celui de Chuck Berry, Little Richard ou Bo Diddley. Il faut pourtant que ce soient des blancs comme Elvis Presley qui permettent à cette musique de contaminer les classements pop, puisque les blancs écoutaient aussi cette musique.
La country évolue en plusieurs chapelles. Une partie subit l'influence de la pop et propose des instrumentations riches à base de steel guitar et de musiciens extrêmement pro. La capitale de cette musique est Nashville. C'est ce qu'on entend généralement sous le nom de country (Hank Williams, Johnny Cash et quelques autres).
Certains puristes restent très attachés à une musique primitive, plus rythmée que la country et plus dépouillée. Et ce sont des formations de bluegrass, à dominante de mandoline ou de banjo. Un des groupes les plus connus est celui de Bill Monroe ou des Stanley Brothers (Ralph Stanley chante a cappella "O Death" dans le film lors de la messe du KKK). Ils ont du succès en particulier dans les Appalaches.
De même, les chansons "ancestrales" survivent par certains chanteurs folk qui perpétuent les traditions. Mais c'est une entreprise plus intellectuelle qui ne rencontre un public qu'au début des années 60.
En tout cas, il faut noter le rôle extrêmement important d'Elvis Presley comme fédérateur de beaucoup de ces mouvements, lors de ses premiers enregistrements, à Memphis, aux studios Sun (tout le monde connait l'histoire), les mythiques "Sun Sessions" et qui sont l'un des dix disques nécessaires à qui veut démarrer une discothèque rock. Elvis reprend tout. Des chansons du Brill Building comme "Blue Moon" (Rodgers et Hart), le blues black "That's Alright Mama" (Arthur "big boy" Crudup) ou un titre bluegrass comme "Blue Moon of Kentucky". Et il donne à tout ça un rythme et un caractère primal très accusés et qui lui valent ses premiers succès. Il s'empâte par la suite, ne rejouera plus vraiment de titres bluegrass mais la fusion de certaines traditions musicales américaines est là.
Dans les années 60, Bob Dylan rajoutera encore le folk et sa profondeur littéraire à la sauce. Des passerelles vont se nouer (folk-rock, country-rock). Après les Anglais (imbibés de blues de Chicago), des blancs autres que John Hammond se risquent à jouer du blues. Seul le bluegrass reste un peu à l'écart.
Et puis Aujourd'hui...
Il y a la country très commerciale, toujours basée à Nashville (qu'on surnomme "Guitar Town) et qui engendre des gens qui font de la variété pour ploucs, du style Garth Brooks, Shania Twain, Sheryl Crow sur son premier album, avec des titres qui se vendent énormément et qui trustent les ondes. Sheryl Crow a ensuite été plus rock (ou pop selon les avis).
La country plus dans les règles est représentée par des gens comme Lyle Lovett (excellent auteur-compositeur, habitué des film de Altman et, malgré un physique à part, marié des années à Julia Roberts rencontrée sur le plateau de "The Player"), Johnny Cash, Kris Kristofferson ou Emmylou Harris
(influencée par Gram Parsons).
Le bluegrass existe toujours même s'il était longtemps marginal. Steve Earle (qui a démarré country mais qui a aussicoloré sa musique de punk, Rock, Reggae, enfin à peu près tout) avait signé il y a quelques années un album avec le Del McCoury Band en hommage à Bill Monroe. Blues Brothers 2000 remplaçait le numéro dans le club country du premier film (le vrai...) par un autre dans un festival bluegrass. Quelques artistes comme Gillian Welch ont repris le flambeau et comme elle a coproduit la B.O. de O Brother, il y a une coloration bluegrass donnée à l'album, hénaurme succès commercial aux USA.
L'album est d'ailleurs en passe de prendre la relève de "Buena Vista Social Club" comme disque préféré des bobos ou yuppies en mal d'"authenticité" musicale.
Personnellement, la branche qui m'intéresse le plus actuellement, c'est l'alt country. De la country jouée à l'origine par des quasi punks, qui se rendaient compte que les vieux trucs de Johnny Cash étaient encore plus no future que les groupes qu'ils écoutaient. Cette tendance tourne au phénomène culturel dans les milieux underground par l'intermédiaire d'un groupe, Uncle Tupelo, dont le premier album "No Depression" contient la reprise éponyme d'un titre de la Carter Family. Ça devient en 1995 le nom d'une revue qui recense ces différents courants. Ça ressemble plus au rock pur et dur des débuts qu'à la country d'aujourd'hui, il n'y a aucune unité stylistique mais il n'empêche que de nombreux artistes intéressants ont émergé de cette scène, dont l'équivalent en film serait constitué de trucs comme "Jesus Son", "Indian Runner" et quelques autres productions assez fauchées.
NB: cet article est garanti 100% sans Bruce Springsteen, ça faisait longtemps! (Mais j'aurai facilement pu...)
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