La structure est en tout cas intéressante. Je m'attendais à un récit centré sur le bataillon de scalpeurs de nazis dirigé par Brad Pitt (ce qu'on voit le plus dans la bande-annonce) avec un ou deux personnage secondaires qui tirent leur épingle du jeu. Ce qui est en fait plus intéressant, c'est que les Inglorious Basterds ne sont pratiquement que des silhouettes, hors Brad Pitt et un ou deux autres.
Le récit dévie donc complètement d'un chapitre à l'autre : un coup, c'est la présentation du Colonel SS Hans Landa (effectivement une interprétation très réussie de l'inconnu Christoph Waltz), un coup ce sont les amours contrariées d'un soldat allemand pour une tenancière de cinéma, un coup c'est une rencontre entre agents dans un café qui se complique. Certains des passages sont des figures bien connues du film de guerre au sens large mais Tarantino trouve presque toujours un angle qui le rend intéressant, sans pour autant toujours transcender la situation (la complaisance de la première séquence, par exemple).
Le problème, c'est qu'une fois que les différents éléments mis en place se rencontrent, on n'est pas propulsé un cran au dessus. Le film est même à mes yeux perturbé par les ruptures de ton. Tarantino a réussi à bâtir des films patchwork (Kill Bill) ou à sketchs (Pulp Fiction) mais il y avait à chaque fois une sorte de liant, des relations entre personnages qui permettaient au spectateur de s'investir. Même dans Boulevard de la mort, où un groupe de filles succède brutalement à un autre groupe de filles confronté à Kurt Russell, c'était deux variations sur la même histoire profonde. Il n'y a pas vraiment d'équivalent ici : Brad Pitt joue une caricature à l'accent épais et le personnage le plus attachant (celui de Mélanie Laurent) n'arrive pas vraiment à trouver de l'épaisseur façon Beatrice Kiddo dans les Kill Bill. Inglorious Basterds n'arrive jamais à trouver une force qui unirait tous ses segments mis bout à bout.
Là, il va plus loin. Sa convocation des films de guerre façon années 70 (les sous-12 Salopards et compagnie qui ont nourri le film) s'en prend directement à la pornographie (au sens large, évidemment !) qui va avec le genre : vous voulez voir les infâmes nazis sanguinaires être châtiés, vous le verrez et vous serez satisfaits.
(SPOILER MAJEUR)
Sauf que, et Tarantino en a évidemment conscience dans le final en particulier, cette jubilation quand les méchants se font bûter ou ridiculiser participe somme toute d'une certaine régression à la barbarie. Les méthodes des Inglorious Basterds (terroriser et mutiler) les placent somme toute au même niveau que les nazis, sauf que "eux" sont du bon côté, celui des Américains.
Le point culminant est atteint lors de la séquence dans le cinéma. Le film qui passe est un film de propagande nazie, sur un massacre commis par un héros de guerre. La salle acclame à chaque fois qu'il fait une victime mais va à son tour connaître le même sort. Pour nous, spectateurs d'Inglorious Basterds, il y a une ébauche de mise en abyme : la jubilation de la fine fleur des monstres du Troisième Reich devant un massacre de "gentils" (pour nous) a quand même quelque part la même racine que notre réaction quand nous voyons des "salauds" punis au cinéma. Les Américains vont gagner (mais de façon bancale, grâce à une aide imprévue) et avoir le dernier mot mais leurs exploits durant le reste du film sont effectivement tout sauf glorieux. (FIN DU SPOILER MAJEUR)
Ce qui limite pourtant cette réflexion (ou plutôt une ébauche), c'est qu'elle est confuse, parfois trop explicite, pendant le final en particulier, parfois battue en brêche par le désir de rendre hommage ou de faire des effets, ce qui amoindrit cette réflexion plutôt que de la rendre plus complexe.
La limite du film est en fait que Tarantino a sans doute voulu trop jouer sur les différents tableaux et à célébrer aussi joyeusement le pouvoir du cinéma à faire de l'effet. Du coup, la gravité reste limitée et fait peu d'effet (cf. les différentes morts, jamais très touchantes, aussi composées soient-elles). Tarantino n'est pas le premier, évidemment, à parler du rapport équivoque du spectateur à l'image mais il tombe dedans lui-même sans hésitation.
Toutes les libertés que Tarantino prend avec la "vraie" Histoire, ce qui fait qu'elle est vue à travers le fantasme d'un spectateur de séries B des années 70, avec des exagérations et des caricatures revendiquées, finissent par saper les questions qu'il veut visiblement soulever et par les faire sombrer de temps en temps dans le simple mauvais goût : "Je montre l'ambivalence du spectateur, mais, hé, ça n'est qu'un film et rigolons bien, hein !!!!".
Du coup, un résultat bancal. Ce qui se veut intelligent et subversif passe au dessus de la tête d'une partie du public et c'est normal parce que Tarantino ne va finalement pas au fond des choses. La cruauté de la fin suscite pas mal d'applaudissements au moment du générique, par exemple.
Bizarrement depuis Jackie Browne Tarantino ne fait que dans l'exercice de style : tourner avec un petit budget un film à la façon des séries B que l'on pouvait voir à minuit le samedi soir dans les années 70. Mais (et c'est là qu'Inglorious Basterds est une régression) Tarantino assume que ce qui était accidentel ou irréfléchi dans ces films devient forcément un choix délibéré quand c'est un réalisateur consacré qui s'y met et du coup ça donne son film le plus expérimental dans sa filmo. C'est délibérément très complaisant. Le fétichisme sur le pied est revendiqué : on vannait Tarantino sur sa fixation (supposée ?) sur les pieds d'Uma Thurman, voilà qu'il cadre gratuitement avec insistance les orteils de ses actrices pendant des minutes entières (Grindhouse).
Mais dans sa structure en miroir, ses ellipses et ses excès, j'y vois avant tout un plaisir de filmer, de saisir au naturel des filles à la fois insupportables et touchantes, le genre de bonnes femmes qui s'emmerde et qui va effectivement passer le samedi soir entre copines dans un bar au Texas : la poésie frustre des textos, les grandes conversations qui n'en finissent pas, le mélange de candeur enfantine et de résignation.
Paradoxalement, j'y vois son film le plus ouvert sur le monde, plutôt qu'à ses traductions cinématographiques. Et Basterds représente une régression avec ses figures féminines en carton pâte (et encore, il a coupé au montage la séquence avec Maggie Cheung). Exercice de style peut-être coûteux mais qui était présenté dès le départ comme un exercice de style, une partie d'un film à deux têtes avec des acteurs peu connus (hors Kurt Russell) plutôt que comme le successeur de Kill Bill. Et vu ce que ce dernier a rapporté, il pouvait se permettre de tenter le coup.
Et puis ma plus grosse crainte est que finalement, Tarentino ne devienne une mamie qui ressert à chaque noel la même dinde aux marrons, ad nauseam... Et que personne n'ose lui dire, comme pour mamie.
NB : Un personnage se présente à un moment comme "Antonio Margheriti", ce qui est le vrai nom du fameux "Anthony M. Dawson"
NB2 : L'analyse de King Kong qui arrive à un moment du film est une boutade particulièrement subtile mais elle est extrêmement juste et dévastatrice.



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